The Wonderful Word

Gagner, c’est bien. Humilier, c’est mieux.

Il y a quelque chose d’étrangement liturgique dans les soirées électorales françaises qui ressemblent à de petites messes laïques où sont célébrés à la fois la victoire et la détestation. On s’embrasse, on pleure et parfois, on conspue. De plus en plus souvent, on conspue.

Les passations de pouvoir municipales récentes, dans certaines villes gagnées par la gauche, ont donné lieu à des scènes d’une vulgarité sans nom : invectives, pressions, refus symboliques d’applaudir, voire tensions physiques. Rien de spectaculaire à l’échelle du monde mais suffisamment pour installer un climat de crispation, une haine de basse intensité et permanente.

Photo de Maxime Gilbert sur Unsplash

On pourrait croire que tout cela est nouveau mais c’est faux. Il suffit de se souvenir de la passation de pouvoir entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand en 1981. L’image est restée : Giscard quittant le pouvoir sous les huées. Non pas simplement battu car c’est le jeu démocratique, mais conspué et expulsé symboliquement. La victoire ne suffisait pas, il fallait humilier.

C’est peut-être là que se niche une constante plus profonde. Une partie de la gauche française n’a jamais totalement accepté l’idée d’alternance comme simple mécanisme. La victoire devient une revanche morale où l’adversaire n’est pas seulement un opposant mais une erreur.

C’est donc très logiquement que la passation devient un moment problématique. On ne passe pas le relais à quelqu’un que l’on considère comme illégitime moralement. Au mieux, on le tolère. Au pire, on le combat et quand on gagne, on ne lui serre pas la main, on le renvoie à son illégitimité supposée.

Mais alors pourquoi tant de haine ? Les racines sont anciennes et nous plongent dans une culture politique marquée par la lutte des classes, par une vision quasi eschatologique de l’histoire. Le monde est divisé entre dominants et dominés, entre oppresseurs et opprimés. Dans ce schéma, la neutralité n’existe pas et la politesse devient suspecte puisqu’on l’assimile à une compromission.

La bourgeoisie a toujours eu une certaine élégance dans la défaite, parfois hypocrite, mais réelle. Elle accepte les règles du jeu parce qu’elle les a en partie écrites. La gauche radicale, en revanche, se vit comme extérieure au jeu d’où cette difficulté à simplement passer le pouvoir.

Il ne s’agit pas de dire que la violence est l’apanage exclusif d’un camp. Ce serait absurde. La droite a aussi ses brutalités et ses moments de vulgarité. Mais force est de constater qu’il existe dans une certaine culture de gauche, une légitimation implicite de l’agressivité politique, dès lors qu’elle est dirigée contre le “mauvais côté de l’histoire”.

Ce qui frappe aujourd’hui n’est pas tant l’existence de ces tensions que leur banalisation qui ne choquent plus vraiment car elles finissent par faire partie du décor.

Au fond, la démocratie française continue de fonctionner. Les élections ont lieu. Les résultats sont respectés. Les institutions tiennent mais l’esprit s’érode un peu et ce n’est pas les chiffres de l’abstention qui nous feront dire le contraire.

Nietzsche nous rappelle que la conviction est l’ennemie plus dangereuse de la vérité que le mensonge. Alors arrêtons d’être convaincus de tout et commençons à douter de tout, tout le temps, et surtout de nos opinions.

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