L’orthographe se retrouve une fois encore sur le banc des accusés. Comme à l’habitude, les procureurs sont à gauche. Après avoir jugé l’histoire trop violente, les mathématiques trop sélectives et la grammaire trop normative, voici l’ennemi ultime : l’orthographe. Trop difficile. Trop exigeante. Trop… discriminatoire. C’est en substance ce qu’a expliqué Cécile Duflot, ouvrant une nouvelle étape dans la grande entreprise contemporaine de destruction de la pensée.

Ce n’est malheureusement pas la première fois que Cécile Duflot se positionne en marge de la plaque, de telle façon qu’on ne distingue même plus la plaque. L’argument est séduisant puisqu’il insinue que l’orthographe exclurait. Elle humilierait. Elle créerait une hiérarchie entre ceux qui écrivent « correctement » et les autres. On devine déjà la solution ultime de supprimer la hiérarchie. Supprimer l’exigence. Supprimer, à terme, la faute elle-même. Ce sera plus simple et surtout, beaucoup plus confortable car dans une société sans fautes, plus personne ne se trompe puisqu’il n’y a plus rien de « vrai ».
Sur le papier, le projet semble prometteur. On imagine déjà les copies d’examen évaluées sur l’intention générale. « J’ai essayé d’écrire République, j’ai écrit Républik, mais l’esprit y était. » Mention bien. Le correcteur, lui, sera invité à ne pas projeter ses privilèges orthographiques sur des productions textuelles alternatives. L’élève qui écrit « je sui aller cher moi » ne fera plus de faute. Il inventera juste une norme personnelle et dans une société inclusive, toutes les normes personnelles doivent coexister, telle des orchidées fragiles.
L’idée selon laquelle l’orthographe serait une violence sociale repose sur l’étrange postulat que certains seraient incapables de l’apprendre. Il faudrait donc abaisser la norme pour ne pas les blesser. On est une forme de pessimisme anthropologique assez radical. On devine, entre les lignes l’aberration suivante : l’égalité consisterait à ne plus rien exiger de personne.
Pourtant, l’histoire littéraire française repose précisément sur l’inverse. Gustave Flaubert passait des journées entières à traquer une virgule, persuadé que la précision de la langue conditionnait la précision de la pensée. À l’évidence, il n’avait pas compris que cette obsession relevait d’un privilège social toxique. Il aurait pu écrire Maddam Bovari et rentrer se coucher. Le roman y aurait gagné en spontanéité.
Même chose pour Marcel Proust, qui s’acharnait à produire des phrases longues comme quinze bras. On imagine aisément la version inclusive : phrases courtes, accords facultatifs, ponctuation libre. À la recherche du temps perdu aurait gagné en accessibilité. Le temps aurait été retrouvé plus vite. Tout le monde aurait été satisfait.
On pourrait également rappeler que l’école républicaine s’est construite sur l’idée inverse : transmettre une langue commune pour permettre à chacun d’accéder au savoir. Albert Camus, fils de milieu modeste, doit précisément son ascension à cette exigence. Mais il est probable que, dans une version contemporaine, on lui aurait conseillé de rester lui-même. Ne pas trop s’adapter. Ne pas trop forcer. L’orthographe peut être violente pour quelqu’un qui débute.
Même la sociologie, souvent convoquée pour justifier l’assouplissement, nous dit autre chose. Pierre Bourdieu parlait de « capital linguistique ». Supprimer l’orthographe, c’est supprimer le capital. Voilà l’’égalité parfaite : tout le monde pauvre, mais de la même pauvreté. Une sorte de collectivisation grammaticale. Personne ne possède plus rien, pas même un accord du participe passé.
En réalité, ce que ces gens ne supportent pas, c’est que l’orthographe distingue. Elle sépare l’effort de l’abandon et la précision de l’approximation. Supprimer cette distinction ne créera jamais d’égalité. Cela va créer de l’indifférence générale où tout se vaut, donc où plus rien ne vaut.
Le nivellement par le bas a souvent été présenté comme une politique de compassion. L’argument bien commode car on évite la souffrance de l’apprentissage. On protège les sensibilités. On remplace la difficulté par la bienveillance. Mais la bienveillance n’a jamais été créatrice d’égalité.
Au fond, l’orthographe est devenue suspecte parce qu’elle nous rappelle qu’apprendre demande un effort qui est aujourd’hui considéré comme une inégalité potentielle. Certains pourraient fournir plus d’efforts que d’autres. Ce serait injuste.
Alors tout bonnement, on simplifie. On allège. On assouplit. On rend facultatif et on obtient progressivement une langue sans relief, parfaitement démocratique, parfaitement plate. Si notre horizon se résume à une société où tout les Hommes seraient égaux dans la médiocrité, je le crie haut et fort : NON.
Abaisser l’orthographe au nom de l’égalité, c’est finalement entériner l’inégalité. C’est dire, en creux, que certains ne seront jamais capables d’y accéder. C’est une vision étrangement pessimiste de l’intelligence humaine et une étrange manière de défendre l’émancipation.
Comprenne qui pourra.
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