Ou pourquoi écrire suppose toujours de ne pas savoir…
Tout est parti d’une conversation, captée par hasard dans une émission littéraire presque hors du temps. Sylvain Tesson, blazer marron, le regard déjà ailleurs, prononce cette phrase avec une certaine élégance fatiguée, à la manière de ceux ne sachant que trop bien de quoi ils parlent :
« La certitude est le contraire de la littérature. »
Ces mots sont ainsi lancés à Frédéric Beigbeder, attablé face à lui dans le restaurant Lapérouse, théâtre des vanités parisiennes où le vin est bon et les mots parfois meilleurs. L’instant est suspendu. Beigbeder sourit, reconnaît la justesse. On sent que la phrase ne vient pas d’un slogan, mais d’une expérience intérieure. Une phrase habitée.
A l’écoute de la phrase de Sylvain Tesson, j’ai repensé à cette idée :
la littérature commence où la certitude s’arrête.
J’ai repensé à ces écrivains habités par le doute, à ceux qui n’ont rien à prouver mais beaucoup à dire, à tous ceux pour qui écrire est une manière de survivre à l’ambiguïté du monde.
Alors, j’ai eu envie d’écrire cet article pour honorer ce doute fécond qui précède chaque phrase un peu juste, chaque vérité incomplète, chaque roman nécessaire.
Nietzsche avait vu juste : la folie vient de la certitude
« Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude. »
Cette phrase de Friedrich Nietzsche résume tout. Ce n’est pas le vertige du questionnement qui détruit l’homme, mais l’arrogance tranquille de celui qui croit avoir compris. Car dès qu’on est sûr de quelque chose, on cesse de chercher. Dès qu’on en est certain, on devient aveugle.
Or, la littérature est ce qui reste quand la certitude s’effondre. C’est un geste qui naît de l’incertitude, une manière d’habiter l’inconfort de ne pas savoir.

Les idéologues n’écrivent pas de romans
Le propre des idéologues est la conviction. Ceux-là n’ont pas besoin de style : une pancarte leur suffit. Il suffit d’ouvrir les pages du Petit Livre Rouge de Mao ou des Œuvres de Kim Jong-Il. Les écrivains, eux, n’ont ni slogans ni doctrines. Ils doutent, posent des phrases comme on interroge un rêve, ou un souvenir qui ne colle pas.
Dans un monde saturé d’opinions instantanées, la littérature est lente, bancale, parfois muette. Elle fait de l’hésitation un art, de l’ambiguïté une force.
Albert Camus écrivait dans L’Homme révolté :
« Le doute est un luxe que seule la littérature peut encore s’offrir. »
De Proust à Houellebecq : l’école du doute
Marcel Proust passait des pages entières à explorer un même geste, une même sensation. Il ne cherchait pas une vérité, mais toutes les nuances possibles d’une même émotion. Il écrivait lentement, comme on respire dans un espace sans fin.
Michel Houellebecq pratique lui une forme de doute cynique, moderne. Il ne croit plus au progrès, à l’amour, à la sexualité heureuse, ni même à la littérature comme salut. Et pourtant, il continue d’écrire. Parce que ne pas savoir est encore une forme d’existence. Parce que le doute, même fatigué, vaut mieux que le silence idéologique.
« Le monde moderne a tué la littérature en lui substituant la sociologie et la morale. »
— Michel Houellebecq (entretien, La Possibilité d’une île)
La certitude parle, la littérature écoute
La certitude affirme. Elle ferme, exclut et ne supporte ni le flou ni la nuance.
La littérature, elle, écoute les battements faibles, les demi-teintes. Elle accepte de ne pas comprendre entièrement.
Emil Cioran écrivait :
« Un écrivain qui n’éprouve pas le vertige de l’absurde est un fonctionnaire de la langue. »
On ne peut pas mieux dire. L’auteur qui sait est déjà mort. Le seul qui vaille encore d’être lu est celui qui écrit contre lui-même, qui laisse ses convictions se fissurer, ses pensées se contredire, ses phrases se mordre la queue.
Ecrire, c’est douter avec élégance
À l’heure où chacun brandit ses convictions comme une arme, la littérature reste ce champ fragile où l’on a encore le droit de ne pas savoir. De douter. De penser contre soi.
La certitude est bruyante, la littérature est inquiète.
C’est pour cela qu’il faut continuer à lire. Et à écrire. Non pour avoir raison.
Mais pour faire tenir debout le doute au moins le temps d’une phrase.
Pour aller plus loin, lire l’Article Les bienfaits de la lecture.