The Wonderful Word

Prozac Civilisation

Dans son premier roman, Michel Houellebecq résumait la psychanalyse de la façon suivante :

Impitoyable école d’égoïsme qui s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses, d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût.

Le constat est cruel. D’autant plus qu’aujourd’hui, la psychothérapie s’accompagne très souvent d’une thérapie médicamenteuse.

Dans les sociétés occidentales, prendre des antidépresseurs est devenu aussi banal qu’un abonnement à une plateforme de streaming. Une petite pilule blanche pour supporter la journée. Une autre pour dormir. Parfois une troisième pour calmer l’angoisse diffuse qui apparaît vers 17 heures, quand la lumière décline et que la journée n’a produit, au fond, aucune satisfaction particulière. On arrête pas le progrès dans ce monde merveilleux où la chimie console nos pauvres âmes égarées.

antidépresseur

Une consommation en explosion

Depuis le début des années 2000, la consommation d’antidépresseurs dans les pays occidentaux n’a cessé d’augmenter.

Dans 18 pays européens, l’usage de ces médicaments est passé d’environ 30 doses quotidiennes pour 1000 habitants en 2000 à plus de 75 doses en 2020, soit une hausse d’environ 147 % en vingt ans.

Dans certains pays, la progression est encore plus spectaculaire :

  • +304 % au Portugal
  • +256 % au Royaume-Uni
  • +208 % en Espagne
  • +200 % en Allemagne.

Et la tendance n’a rien d’anecdotique. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, la consommation d’antidépresseurs a encore augmenté d’environ 50 % entre 2011 et 2021.

Autrement dit : l’Occident ne va pas très bien.

Le plus intéressant est que cette augmentation ne correspond pas forcément à une explosion équivalente des diagnostics de dépression. Les statistiques européennes indiquent qu’environ 7 % de la population déclare souffrir de dépression chronique, une proportion relativement stable depuis plusieurs années.

Il semble donc que le traitement pharmacologique occupe une place croissante dans la gestion du mal-être.


Les origines chimiques du bonheur

L’histoire des antidépresseurs commence presque par accident.

Dans les années 1950, des chercheurs travaillant sur un médicament contre la tuberculose observent un phénomène inattendu : les patients deviennent anormalement joyeux. Le produit agit sur certains neurotransmetteurs du cerveau. L’idée est lancée : si l’on peut modifier la chimie cérébrale, peut-être peut-on corriger la tristesse.

Les premiers antidépresseurs apparaissent alors :

  • les IMAO,
  • puis les tricycliques.

Mais ces médicaments restent lourds, imparfaits, parfois dangereux.

La révolution survient dans les années 1980 avec une nouvelle génération : les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine). Parmi eux, une molécule va devenir célèbre : la fluoxétine, commercialisée sous le nom de Prozac.

Le succès est immédiat.

Dans les années 1990, ce médicament devient l’un des plus prescrits au monde, donnant naissance à ce que certains ont appelé le « Prozac Boom ».

La promesse est simple : une pilule capable de corriger les déséquilibres chimiques du cerveau et de rendre la vie à nouveau tolérable.

La psychiatrie vient d’entrer dans l’ère pharmaceutique.


Une extension progressive du domaine de la prescription

Au départ, ces médicaments étaient destinés à traiter la dépression sévère.

Mais leur usage s’est progressivement élargi : anxiété généralisée, troubles obsessionnels, stress post-traumatique, phobies, douleurs chroniques, troubles du sommeil…

Dans certains cas, ils sont même prescrits pour des états plus diffus : fatigue morale, anxiété professionnelle, rupture amoureuse…

Autrement dit : tout ce qui, autrefois, relevait de la condition humaine.

Le psychiatre britannique Tim Cantopher résume assez bien le phénomène : “On prescrit souvent des antidépresseurs à outrance pour faire disparaître la tristesse, mais ils n’ont pas été conçus à cet effet. La tristesse fait partie de la condition humaine.”


La grande fatigue occidentale

Mais alors, pourquoi cette explosion de la consommation de psychoanaleptiques et d’anxiolytiques ?

Les explications avancées sont multiples :

  • meilleure reconnaissance des troubles psychiques
  • diminution de la stigmatisation
  • facilité de prescription
  • pression sociale et professionnelle
  • isolement croissant
  • vieillissement de la population

Toutes ces raisons sont probablement vraies.

Mais il existe aussi une hypothèse plus simple : la vie occidentale est devenue structurellement dépressive.

Nous vivons plus longtemps, dans des sociétés plus sûres, plus confortables, plus médicalisées que jamais. Et pourtant, l’angoisse semble omniprésente.

Peut-être parce que l’homme moderne ne manque plus de biens matériels mais de raisons de vivre.


Une pilule contre le vide

Il y a quelque chose de profondément ironique dans cette situation.

L’Occident a produit les sociétés les plus riches de l’histoire humaine.

Et ces sociétés consomment massivement des médicaments pour supporter leur existence.

Comme si le progrès technique avait résolu tous les problèmes sauf le principal : le sens.

Pendant longtemps, les sociétés ont utilisé différents moyens pour supporter l’existence : la religion, la communauté, la famille, l’alcool, la littérature, la philosophie…

La consolation passe de la métaphysique à la biochimie.

Aujourd’hui, ce sont les antidépresseurs et les anxiolytiques qui ont pris le relais. Ils sont une forme de consolation technique, une manière comme une autre de rendre la vie psychiquement plus supportable en agissant directement sur le cerveau.

Il est toutefois regrettable que notre civilisation ait appris à anesthésier la souffrance sans jamais vraiment comprendre pourquoi elle souffrait. Et il est possible que le marché pharmaceutique, lui, s’en frotte les mains.

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