Juste avant de quitter la fonction suprême de POTUS*, Joe Biden vient de gracier son fils Hunter qui avait été reconnu coupable par la justice de fraude fiscale et détention illégale d’armes à feu, deux affaires dans lesquelles il risquait respectivement 17 et 25 ans de prison. Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir disait La Fontaine au 17è siècle. Force est de constater que rien n’a changé. Cette décision révèle l’hypocrisie et le scandale d’une justice américaine contrôlée par les puissants et remet une nouvelle fois en cause son indépendance et par extension, celle de nos démocraties. Tout le monde pense savoir ce que signifie la démocratie. Chacun y va de sa définition sans savoir réellement de quoi il en retourne. Vivre en démocratie est devenu une telle évidence que nous ne nous interrogeons plus vraiment sur cette notion qui reste un concept en constante évolution, nourri par des débats et des défis multiples. Un petit point s’impose donc. Et comme d’habitude, afin de mieux comprendre ce concept, convoquons les spécialistes !
Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple
Pour Abraham Lincoln, 16è POTUS en 1860, la démocratie était le Gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.
Les racines grecques sont éloquentes : démos, le peuple et kratos le pouvoir.
La démocratie est une forme de gouvernement, un régime politique où la souveraineté appartient au peuple.
Elle suppose l’existence d’institutions et de lois qui vont venir protéger la population des dérives tyranniques ou dictatoriales que peut exercer une personne ou un groupe, y compris la majorité. Toute démocratie doit disposer de lois permettant aux citoyens de changer de gouvernement ou de projets politiques légalement, c’est-à-dire sans avoir besoin de recourir à la violence et en respectant les procédures définies par les lois.
On distingue la démocratie directe où les citoyens, réunis en assemblée, exercent directement leur pouvoir et la démocratie représentative lorsque les citoyens choisissent des représentants pour exercer le pouvoir en leur nom. C’est le cas du parlementarisme français : les électeurs des 577 circonscriptions élisent pour chacune d’entre elles un député qui agira en leur nom à l’Assemblée Nationale.

Les fondateurs de la réflexion démocratique
Protagoras fut le premier penseur du concept, partisan d’une démocratie de type modéré dont plus tard Aristote se fera lui-même le chantre.
Platon, dans La République, critique la démocratie athénienne, qu’il considère comme chaotique et gouvernée par des passions irrationnelles. Il lui oppose une aristocratie gouvernée par les philosophes. Arrive ensuite Aristote qui distingue plusieurs formes de gouvernements, dont la démocratie qu’il envisage comme le gouvernement par la masse qui peut dégénérer en démagogie si un équilibre n’est pas assuré par de solides institutions.
Thucydide, stratège politique et militaire admirait profondément Périclès, un homme d’état athénien qui a mené de grandes réformes démocratiques. Il s’en inspire et rédige La guerre du Péloponnèse, récit des grands événements qui bouleversent le monde grec, ouvrage magistral qui, pour la première fois, analyse la vie politique de façon rationnelle et analytique, sans référence aux dieux ou à quoi que ce soit d’autre.
Voyons la limpidité et l’actualité d’un extrait du discours prêté à Périclès dans cet ouvrage :
« L'État démocratique doit s'appliquer à servir le plus grand nombre ; procurer l'égalité de tous devant la loi ; faire découler la liberté des citoyens de la liberté publique. Il doit venir en aide à la faiblesse et appeler au premier rang le mérite. L'harmonieux équilibre entre l'intérêt de l'État et les intérêts des individus qui le composent assure l'essor politique, économique, intellectuel et artistique de la cité, en protégeant l'État contre l'égoïsme individuel et l'individu, grâce à la Constitution, contre l'arbitraire de l'État. »
Thucydide expose sa méthode, que ne renierait aucun historien contemporain :
« Quant aux actions accomplies au cours de cette guerre, j'ai évité de prendre mes informations du premier venu et de me fier à mes impressions personnelles. Tant au sujet des faits dont j'ai moi-même été témoin que pour ceux qui m'ont été rapportés par autrui, j'ai procédé chaque fois à des vérifications aussi scrupuleuses que possible. Ce ne fut pas un travail facile, car il se trouvait dans chaque cas que les témoins d'un même événement en donnaient des relations discordantes, variant selon les sympathies qu'ils éprouvaient pour l'un ou l'autre camp ou selon leur mémoire. »
Sa capacité de synthèse en fait le premier historien digne de ce nom. Il a été ignoré par les siens, par les Romains et les Européens accusé d’abimer l’image immaculée que tous se faisaient d’Athènes et de ses héros. C’est le philosophe écossais David Hume qui le redécouvre et le remet à sa juste place.
La démocratie moderne : la pensée libérale
Pour Charles de Montesquieu, (De l’esprit des lois) la démocratie repose sur la vertu, entendue comme l’amour des lois et de la patrie, ainsi que la capacité des citoyens à faire passer l’intérêt général avant leurs intérêts privés.
« Le principe de la démocratie est corrompu non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore lorsqu’on prend un esprit d’égalité extrême. »
Cela signifie que la démocratie échoue si les citoyens ne cultivent pas une forme de moralité civique ou s’ils confondent égalité politique avec égalité absolue en tout.
La séparation des pouvoirs entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire est la condition sine qua non afin de maintenir l’équilibre et prévenir les dérives autoritaires.
Montesquieu considérait que la démocratie était mieux adaptée aux petits États où les citoyens pouvaient se connaître, participer directement au gouvernement, et maintenir une certaine égalité. Dans les grands États, il privilégie une monarchie constitutionnelle ou une république représentative. Des lois claires et justes sont la clé de la stabilité démocratique.
Jean-Jacques Rousseau en 1762 dans Du Contrat social, propose une démocratie directe fondée sur la volonté générale. Cependant, il reconnaît lui aussi que cette forme de démocratie est difficile à appliquer dans de grandes sociétés.
Alexis de Tocqueville en 1835 dans De la démocratie en Amérique, analyse les forces (égalité des conditions, dynamisme) et les dangers (tyrannie de la majorité, individualisme) de la démocratie.
Au Royaume-Uni, John Locke, père du libéralisme politique, dans son ouvrage Deux traités du gouvernement civil (1690), met l’accent sur la protection des droits individuels (liberté, propriété) et sur le contrat social comme base de la légitimité du pouvoir.
John Stuart Mill insiste sur la nécessité de protéger les minorités et de cultiver l’éducation des citoyens pour éviter les dérives de la majorité.
Que peut-on reprocher à la démocratie ?
Karl Marx considère que les démocraties libérales sont des instruments au service de la bourgeoisie. La véritable démocratie, selon lui, passe par une transformation radicale des structures économiques et politiques.
Friedrich Nietzsche la voit comme une égalisation des valeurs et associe ce processus à un affaiblissement de l’esprit humain.
Carl Schmitt critique la démocratie libérale pour son incapacité à résoudre les conflits internes. Il valorise un régime décisionnel fort basé sur la souveraineté.
Hannah Arendt valorise l’action politique collective et critique les régimes totalitaires tout en interrogeant les faiblesses des démocraties modernes.
Karl Popper, par exemple, considère qu’un régime est réellement démocratique s’il permet aux citoyens de contrôler ses dirigeants et aussi de les évincer sans recourir à la violence. Il a présenté cette théorie dans plusieurs ouvrages dont La leçon de ce siècle et Toute vie est résolution de problèmes. Le problème n’étant pas tant de savoir « qui doit gouverner » que « comment empêcher ceux qui ont le pouvoir d’en abuser ».
La démocratie contemporaine : Des approches plurielles
Jürgen Habermas, avec sa théorie de l’agir communicationnel, met l’accent sur la délibération et le consensus comme bases d’une démocratie authentique. Claude Lefort insiste sur le caractère indéterminé du pouvoir démocratique, où le lieu du pouvoir reste symboliquement vide, favorisant ainsi le pluralisme. Jacques Rancière critique la réduction de la démocratie à un système institutionnel, en insistant sur l’égalité radicale comme fondement de la politique démocratique.
Chantal Mouffe développe une vision agonistique de la démocratie, où les conflits sont essentiels pour maintenir le dynamisme du système démocratique. Francis Dupuis-Déri considère qu’au 18e siècle en France ou aux États-Unis, l’aristocratie héréditaire (sous le régime monarchique) a été remplacée par une aristocratie élue : selon lui, l’élection, mécaniquement, consiste à choisir les meilleurs pour des fonctions qui exigent des connaissances et elle est une procédure d’auto-expropriation du pouvoir par les citoyens, qui le confient aux élus
D’ailleurs, si toutes les démocraties ont des points communs, il n’existe pas un modèle unique de démocratie à caractère universel.
Platon, qui ne tenait certes pas la démocratie pour le plus universel des systèmes, avait déjà averti de ce qu’il peut en coûter à ceux qui se mettent en tête d’y renoncer (République, Livre VIII).
Nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer cet avertissement. Et afin de nous en convaincre, un Extrait incroyable de De la démocratie en Amérique de Tocqueville écrit en 1835 : Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre ? :
« Je pense donc que l’espèce d’oppression, dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde […]
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.
Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu’on l’attache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne. Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.
Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s’accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c’est au pouvoir national qu’ils la livrent. Cela ne me suffit point. La nature du maître m’importe bien moins que l’obéissance. »
- POTUS : President Of The United States.
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