The Wonderful Word

La liberté d’expression n’a pas dit son dernier mot

Je vais exposer des opinions étrangères, soit qu’elles paraissent justes ou non, soit qu’on les adopte ou les combatte, elles donnent toujours à penser. Car nous n’en sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire, la Grande Muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y pénétrer. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il soit, scandalisent toujours le vulgaire. Et c’est ainsi que la raison humaine s’habitue à la servitude…

En 1813, Madame de Staël, dans son essai De l’Allemagne, avertissait sur les dangers de la censure de la liberté d’expression.

Car la liberté, c’est de pouvoir dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Georges Orwell finissait ainsi de nous mettre en garde.

En avril 2022, l’ONG Reporters Sans Frontières saisi le Conseil d’Etat, dénonçant « l’inaction de l’Arcom » face « aux manquements de la chaîne de télévision privée CNews. »

Le 13 février 2024, le Conseil d’Etat rend sa décision qui « enjoint à l’Arcom de réexaminer dans un délai de six mois le respect par la chaîne CNews de ses obligations en matière de pluralisme et d’indépendance de l’information. »

Il juge également que, pour apprécier le respect par une chaîne de télévision, quelle qu’elle soit, du pluralisme de l’information, l’Arcom doit prendre en compte la diversité des courants de pensée et d’opinions représentés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités, et pas uniquement le temps d’intervention des personnalités politiques. 

Doit-on s’inquiéter de cette décision ?

Que dit la loi?

La liberté d’expression permet et conditionne l’exercice d’autres droits et libertés tels que la liberté d’opinion, la liberté de la presse, la liberté de manifestation ou le droit de grève

La liberté d’expression est inscrite à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (DDHC) de 1789. Elle fait partie des droits fondamentaux.

L’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme précise que la liberté d’expression « comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière« . L’article 11 en pose les limites : « tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi« .

La liberté de la presse en France fait l’objet d’une consécration particulière, au-delà de la reconnaissance générale de la liberté d’expression, avec la loi du 29 juillet 1881.

Pour rappel, la Loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, l’autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique dite Loi Léotard, impose un certain nombre de principes que les chaînes de télévision et de radio se doivent de respecter :

  • Le respect de la personne humaine ;
  • La sauvegarde de l’ordre public ;
  • L’indépendance de l’information ;
  • L’impératif d’honnêteté ;
  • L’exigence de rigueur.

et notamment son article 13 qui stipule que l’autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique assure le respect de l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion dans les programmes des services de radio et de télévision, en particulier pour les émissions d’information politique et générale….Sont analysés, les données relatives aux temps d’intervention des personnalités politiques dans les journaux et les bulletins d’information, les magazines et les autres émissions.

Pouvons-nous dès lors interpréter, et sûrement des juristes le feront de manière plus professionnelle, que le Conseil d’Etat, en voulant étendre le contrôle de l’Arcom à tous les intervenants et plus uniquement aux hommes et femmes politiques, viole la loi de 1986 ?

La liberté d’expression de plus en plus “malmenée” ?

  • Réécriture de textes par les “sensitivy readers” de certaines maisons d’éditions qui rappelle la “censure royale” sous l’Ancien Régime.
  • Appel au boycott des rencontres de l’histoire de Blois à cause de la présence du sociologue Marcel Gauchet.
  • Annulation des conférences (Sylviane Agacinski à Bordeaux-Montaigne, Mohamed Sifaoui à Paris-I, Mélenchon et Rima Hassan à l’Université de Lille)
  • Nombre exponentiel de condamnations pénales pour diffamation.
  • Assassinat des membres du journal Charlie Hebdo, des professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard pour avoir user de leur liberté d’expression.

Et la liste est loin d’être complète.

En octobre 2021 dans le Nouvel Obs, l’écrivain Pierre Jourde expliquait que l’on retouchait de plus en plus ses textes pour éviter les procès en diffamation:

Il faut dire aussi que les choses deviennent un peu compliquées. De plus en plus, depuis quelques mois, je dois négocier avec le service juridique, qui craint toujours le procès en diffamation. On me demande des rectifications, des euphémismes, des suppressions, dans des formules où je ne vois aucun problème. Je n’ai pas envie de trop lisser cette chronique, dont la liberté de ton faisait l’intérêt.

Cette difficulté, désormais, à aborder certains sujets sur un ton polémique ou satirique vient d’ailleurs d’être illustrée d’une autre manière. J’ai publié deux recueils de ces chroniques, « C’est la culture qu’on assassine » et « La Culture bouge encore ». Un troisième volume devait paraître aux excellentes éditions de La Baconnière, sous le titre « On achève bien la culture ».

On en était au stade des corrections et de l’élagage. Finalement l’élagage exigé s’est avéré drastique : on m’a demandé de supprimer la moitié du volume, tout ce qui concernait la société et les médias. J’ai refusé. Le volume ne paraîtra donc pas.

Notre époque a la passion de la censure, et désormais cette censure n’est plus la vieille censure réactionnaire de droite, elle est presque exclusivement pratiquée par des gens qui se réclament de la gauche et du progrès, et exercent un véritable terrorisme intellectuel.

C’est un retournement historique, qu’on étudiera lorsqu’on fera l’histoire des mentalités et des idées au XXIe siècle.

Les débuts d’un scénario Orwellien ?

En 1945, Georges Orwell publie La Ferme des Animaux.

A travers eux, il élabore une critique virulente du régime de l’URSS et plus particulièrement du stalinisme, en dénonçant une politique hypocrite qui, sous prétexte de partage et d’égalité, s’approprie le pouvoir et manipule le plus grand nombre.

Il démontre que malgré toutes les belles promesses, et les bonnes volontés, le système évolue toujours dans un totalitarisme plus ou moins avoué, le dévoiement d’un idéal au détriment de l’intérêt collectif.

En 1949, il récidive avec 1984, son roman le plus connu qui compile les méthodes employées pour cadenasser la pensée : l’autocensure, la capacité des foules à absorber n’importe quel mensonge pourvu qu’on le lui répète assez longtemps, la falsification des faits historiques, l’appauvrissement de la langue pour rendre impossible la formulation de certaines pensées (la fameuse Novlang), ou encore la création d’un ennemi commun à haïr, liste non exhaustive…

Les ombres du Ministère de la Vérité Orwellien et de Big Brother planent-ils aujourd’hui au-dessus de nous?

En 2007, Maurice Dantec se demandait si avec l’expansion de l’objet Internet, nous n’allions pas devenir nous-même des Big Brother. Il expliquait que nous serions à la fois Big Brother et Big Brotherisés.

Devant l’actualité, il m’a paru pertinent de convoquer une Assemblée générale extraordinaire des penseurs et défenseurs de la liberté d’expression qui ont parcouru les siècles.

Puissent-ils nous faire revenir un peu à la raison.

Top 14 des défenseurs de la liberté d’expression

Discours de Victor Hugo à l’Assemblée Nationale, 11 septembre 1848 :

Le principe de la liberté de la presse n’est pas moins essentiel, n’est pas moins sacré que le principe du suffrage universel. Ce sont les deux côtés du même fait. Ces deux principes s’appellent et se complètent réciproquement. La liberté de la presse à côté du suffrage universel, c’est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Attenter à l’une c’est attenter à l’autre.

John Milton :

Laissez la Vérité et le Mensonge se débattre ; qui a jamais vu la Vérité mise à mal lors d’une rencontre libre et ouverte ?

Robert Badinter dans le Monde Hors-série, mars 2015 :

La liberté d’expression conditionne l’exercice de tous les autres droits.

Benjamin Franklin, 1730 :

Si tous les imprimeurs étaient déterminés à ne rien imprimer avant d’être sûrs que cela n’offense personne, il y aurait très peu d’imprimés.

Emile Zola :

On montre que, dans une libre république, il est permis à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense.

Alfred Whitney Griswold, 1952 :

Les livres ne resteront pas interdits. Ils ne brûleront pas. Les idées n’iront pas en prison. Au cours de l’histoire, le censeur et l’inquisiteur ont toujours perdu. Le seul moyen sûr contre les mauvaises idées, ce sont les meilleures idées. La source de meilleures idées est la liberté.

Propos attribués à Voltaire :

Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous ayez le droit de le dire. Soutenons la liberté de la presse, c’est la base de toutes les libertés, c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement.

Robert H. Jackson, 1950 :

Le contrôle de la pensée est un droit d’auteur du totalitarisme, et nous n’y avons pas droit. Ce n’est pas la fonction du gouvernement d’empêcher le citoyen de tomber dans l’erreur ; c’est la fonction du citoyen d’empêcher le gouvernement de tomber dans l’erreur. Nous ne pourrions justifier une quelconque censure que si les censeurs sont mieux protégés contre l’erreur que les censurés.

Beaumarchais, Le mariage de Figaro :

Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur.

John Stuart Mill :

La liberté complète de contredire et de réfuter notre opinion est la condition qui permet de présumer sa vérité en vue d’agir : c’est là la seule façon rationnelle donnée à un être doué de facultés humaines de s’assurer qu’il est dans le vrai. La seule liberté qui mérite ce nom est celle de poursuivre notre propre bien à notre manière, tant que nous n’essayons pas de priver les autres du leur, ni d’entraver leurs efforts pour l’obtenir. Un Etat qui rapetisse les hommes pour en faire des instruments dociles entre ses mains, même en vue de bienfaits, s’apercevra qu’avec de petits hommes rien de grand ne saurait s’accomplir. Celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal sa cause. L’utilité même d’une opinion est affaire d’opinion.

Malesherbes :

La discussion publique des opinions est un moyen sur de faire éclore la vérité, et c’est peut-être le seul.

Charlie Chaplin :

L’humour renforce notre instinct de survie et sauvegarde notre santé d’esprit.

Monique Canto-Sperber :

On peut tout dire sauf ce qui contraint l’autre au silence.

Christopher Hitchens :

À qui attribuez-vous le droit de décider quel discours est nuisible, ou qui est l’orateur nuisible ? Ou de déterminer à l’avance quelles seront les conséquences néfastes que nous connaissons suffisamment à l’avance pour les prévenir ? À qui allez-vous confier cette tâche ? À qui allez-vous confier la tâche d’être le censeur ? N’y a-t-il pas une vieille histoire célèbre selon laquelle l’homme qui doit lire toute la pornographie, afin de décider ce qui peut être adopté et ce qui ne peut pas l’être, est l’homme le plus susceptible de devenir débauché ? Avez-vous entendu un seul orateur de l’opposition à cette motion, aussi éloquent que soit l’un d’entre eux, à qui vous délégueriez la tâche de décider pour vous de ce que vous pouvez lire ? À qui vous confieriez la tâche de décider pour vous – de vous décharger de la responsabilité d’entendre ce que vous pourriez avoir à entendre ? Connaissez-vous quelqu’un ? Levez la main. Connaissez-vous quelqu’un à qui vous donneriez ce travail ? Quelqu’un a-t-il un candidat ?

Pour Spinoza, la liberté de pensée et d’opinion est entièrement bonne et doit être entièrement reconnue et protégée par l’État comme condition de la paix civile, sans restriction aucune, sauf pour ce qui relève de l’incitation à la haine et qui serait donc susceptible de nuire à l’État.

Cela constitue une théorie de la démocratie et une invalidation totale de toute forme de dictature, ce pouvoir délirant qui prétend aller au-delà de sa puissance, « vouloir tout régenter par des lois c’est rendre les hommes mauvais. »

A l’heure où la tolérance envers l’autre et ses opinions est proprement mise à mal, il n’est pas inutile de s’offrir un petit rappel des principes essentiels dans une démocratie en bonne santé.

Un débat contradictoire dans le respect et l’écoute de l’autre sera-t-il toujours possible? A l’ère de la simplification permanente, des raccourcis grossiers, on appauvrit la pensée pour éviter de poser les vraies questions. J’y vois personnellement un des plus grands dangers pour nos sociétés modernes, notamment pour la liberté d’expression, et plus généralement pour la liberté tout court.

Madame de Staël ajoutait :

Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer : la parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c’est un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal intérêt ; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard ; enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible.

Pour Francis Bacon, la conversation n’était pas un chemin qui conduisait à la maison, mais un sentier où l’on se promenait au hasard avec plaisir.

Continuons à converser, à débattre, à ne pas être d’accord, à s’écouter, à douter, à se remettre en question.

N’ayons de cesse de dénoncer l’arrogance des matamores qui voudraient censurer ceux qui pensent différemment.

A croire que l’histoire ne sert finalement jamais de leçon, ne la laissons pas se répéter indéfiniment et protégeons la liberté d’expression si précieuse pour pouvoir penser et réfléchir dans un pays libre.

Sur ce, Messieurs les censeurs, bonsoir !

Bibliographie

Le retour de l’ordre moral Pierre Jourde Le Nouvel Observateur

Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, 1670

Madame de Staël, De l’Allemagne, 1813

John Milton, Areopagitica ou De la liberté de la presse et de la censure, Discours du 23 novembre 1644 devant le Parlement de Westminster.

Robert H. Jackson, **Déclaration du procureur américain à l’ouverture du procès de Nuremberg, 21 novembre 1945.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le mariage de Figaro, 1778

Chrétien-Guillaume De Malesherbes, Mémoire sur la liberté de la presse, 1814

John Stuart Mill, De la liberté, 1859

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