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Boualem Sansal, le dernier écrivain condamné pour avoir fait acte de Parole

Il y a des choses qui, dans un monde normal, provoqueraient des hurlements.
Un écrivain, Boualem Sansal, condamné par la justice de son pays, l’Algérie, pour avoir écrit ce qu’il pensait. Il ne s’agit pas d’un appel à la haine, d’une incitation au meurtre, ni même d’une diatribe violente. Juste d’une opinion. D’un diagnostic lucide. Donc, d’un crime.

Mais nous ne vivons pas dans un monde normal.

Écrivain condamné pour usage excessif de vérité

Boualem Sansal a toujours ouvertement dénoncé l’autoritarisme et l’islamisme en Algérie. Ses ouvrages comme Le Village de l’Allemand ou 2084 interrogent les dérives des systèmes politiques et religieux.

Pour avoir oser dire que l’Algérie est dirigée par une dictature militaire, islamisée et archaïque, le voilà, en 2025, condamné à de la prison.
Ce qu’il a dit tout le monde le sait. Tout le monde s’en doute. Mais il l’a exprimé clairement, à voix haute, sans précaution oratoire, et c’est précisément ce qu’on ne pardonne plus. Dans un monde où l’on peut tout dire à condition de ne rien dire vraiment, le vrai discours est une déclaration de guerre.

Alors on condamne. Cinq ans de prison avec sursis, pour « atteinte à la sûreté de l’Etat, à l’intégrité du territoire et à la stabilité des institutions » et intelligence avec des parties étrangères. On l’accuse notamment d’avoir fourni « des informations et des renseignements sensibles à caractère sécuritaire et économique ».

Il y a dans cette affaire quelque chose de dérisoirement grandiose. Un écrivain de 80 ans, cultivé, calme, rationnel, jugé au même titre qu’un fauteur de trouble. Un homme qui croit encore à la littérature comme acte de vérité est convoqué devant un tribunal tel un vulgaire délinquant.

Un monde inversé haïssant la vérité qui empêche la digestion tranquille des mensonges.

En réalité, cette condamnation ne punit pas seulement un homme ; elle enterre une certaine idée de la littérature. Celle qui sert à nommer l’innommable, à diagnostiquer le pourrissement, à crier ce que les gouvernements murmurent. Celle qui dérange.

C’est précisément ce que l’on reproche aux écrivains depuis toujours : faire exister ce qu’on voudrait oublier.

La condamnation de Boualem Sansal n’est pas une anomalie.
C’est une prophétie de la résurgence inévitable d’un passé dont nous n’avons toujours pas su nous débarrasser, ni en tirer la moindre leçon.

boualem sansal

Détruire les mots pour dominer les hommes

Georges Orwell avait prédit que le futur risquait de ressembler fortement à une bouche écrasée par une botte. Il ne pensait pas si bien dire.

Le propre des régimes totalitaires est qu’ils commencent toujours par s’attaquer aux mots.
Il convient d’abord d’en réduire le champ, d’en tordre le sens, d’interdire certaines formulations et d’imposer des termes creux mais obligatoires. Il ne s’agit pas de censure brutale — pas encore. C’est plus subtil : on appelle ça le respect de l’ordre public, la lutte contre la haine, la préservation de la sécurité nationale. Des formules vagues, plastiques, adaptables à tout. La pensée devient illégale avant même d’être formulée.

Une peur molle finit par s’installer, diffuse, mais constante. Il ne s’agit pas non plus de la terreur spectaculaire des dictatures classiques — non, mais d’une auto-censure tranquille, intériorisée.
On apprend à se taire. À ne pas tout dire. À choisir ses mots comme on choisirait ses vêtements pour un enterrement.
Peu à peu, la parole se meurt, inévitablement talonnée par la pensée.

La liberté a la même étymologie que le mot «livre», c’est peut-être pour cette raison que les écrivains sont ses premiers et ultimes défenseurs.

Lutter contre les mauvaises idées par de meilleures

Un docteur en sciences politiques a très calmement expliqué que Boualem Sansal ne pouvait pas être considéré comme un homme des Lumières. Motif : ses propos seraient trop hostiles envers les immigrés, trop critiques envers les musulmans.
Ce discours, revêtu du calme glacial de ceux qui n’ont plus à penser mais simplement à réciter était propre, bien articulé, presque académique. Donc ignoble.

L’historien Benjamin Stora ajoutait que Sansal avait « blessé le sentiment national algérien ». Une manière élégante de signifier que la vérité dérange. Et que le rôle d’un écrivain, aujourd’hui, serait avant tout de ne pas heurter les sensibilités.

Nous avons assisté, en direct sur la télévision publique française, à un exercice d’une malhonnêteté intellectuelle presque parfaite.
Une telle perfection est rare. Il reste d’ordinaire toujours un doute, une hésitation, un soupçon d’ambivalence. Là, non. Tout était clair : le relativisme moral intégral, la réhabilitation des régimes islamistes comme « contextes culturels », et l’effacement progressif de tout ce qui pourrait encore ressembler à une pensée critique.

Il serait sans doute utile que cet universitaire nous expose sa définition des Lumières.
Peut-être Voltaire, mais sans les pamphlets ? Diderot, mais sans les blasphèmes ? Peut-être rien du tout, juste un mot mort, vidé de son contenu, utilisé pour disqualifier ceux qui pensent encore.

Je ne crois pas que l’on puisse encadrer la liberté d’expression sans finir, tôt ou tard, par la supprimer. On commence par exclure les idées jugées dangereuses, puis les maladroites, ensuite celles qui « heurtent », et finalement, on ne tolère plus que le bavardage inoffensif.
Mais les idées ne disparaissent pas. On peut interdire les livres, censurer les discours, suspendre les comptes — cela ne fait que retarder le moment où elles resurgiront, souvent plus violentes et plus caricaturales.

Mieux vaudrait, comme l’avait compris Karl Popper, répondre aux mauvaises idées par de meilleures. Moins spectaculaire, moins moralement satisfaisant, mais à long terme, certainement le seul moyen de ne pas aboutir à un épuisement général de l’intelligence.

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