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Les lampadaires s’éteignent : chronique d’un abandon

On éteint les réverbères. Progressivement, méthodiquement. Quartier après quartier, village après village, on plonge les rues dans l’obscurité avec une application administrative et une justification technique. Il faut faire des économies, dit-on. L’argument est simple, rationnel, consensuel. La planète se meurt, la facture grimpe, la lumière coûte cher. Éteignons.

Personne ne dit rien. À peine quelques râles sur des groupes Facebook de quartiers pavillonnaires. Des remarques plaintives d’automobilistes effarés d’avoir écrasé un blaireau sur une départementale devenue aveugle. Le reste, rien. Aucune révolte. On accepte. Comme on accepte tout, depuis longtemps.

L’éclairage public, pourtant, fut l’une des plus belles inventions de la modernité. Une idée simple, civilisatrice, presque biblique : chasser les ténèbres de la nuit. Offrir au passant une continuité de visibilité, une promesse de sécurité. Répéter, toutes les dix ou vingt mètres, cette injonction fondamentale : vous n’êtes pas seuls.

Dès le couvre-feu, tout était plongé dans l’obscurité que seuls l’éclat des étoiles et le clair de lune venaient atténuer. Les habitants ont pour habitude de s’enfermer chez eux dès la tombée de la nuit qui devenait alors le royaume des criminels. Les meurtres et vols en pleine nuit sont quotidiens. « Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques / D’un double cadenas font fermer les boutiques […] / Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville », écrit le poète Nicolas Boileau en 1666.

C’était une forme d’amour, en fait. Très discrète, très municipale. Une ampoule au sodium accrochée à un bras d’acier, comme une main sur l’épaule du promeneur insomniaque. Une clarté triste mais rassurante. Un signe, peut-être, que le monde tenait encore debout.

lumière

Photo de ALEXANDRE LALLEMAND sur Unsplash

Il y a aussi quelque chose de cinématographique dans les réverbères qui redessinent les visages, projettent des ombres longues, donnent une dimension presque métaphysique aux corps fatigués rentrant chez eux. On pourrait presque se croire dans un film de Tarkovski en traversant une zone industrielle sous les halogènes. Aujourd’hui, ce serait plutôt du Haneke : silence, angoisse et coupes budgétaires.

On prétend que l’éclairage dérange les chauves-souris. Peut-être. Mais on oublie que l’éclairage apaise les femmes. Et les vieillards. Et les enfants. On oublie que sans lumière, la ville n’est plus un espace, mais un piège. Que la campagne sans lune devient une menace. Que l’absence de lampadaires signe le retour de la peur.

En réalité, éteindre l’éclairage public, ce n’est pas simplement faire des économies. C’est renoncer et se dire que la nuit a gagné, que la sécurité est un luxe et que la visibilité est superflue. C’est un geste d’abandon quasi esthétique – la beauté morbide de l’effacement.

Je me souviens de promenades nocturnes dans des centres-villes et de la lumière chaude des lampadaires sur l’asphalte humide. Je ne pouvais m’empêcher de penser que même les villes mortes conservaient un cœur battant. Il suffisait de marcher un peu pour le retrouver. Aujourd’hui, avec cette mesure déraisonnable, on nous dit : restez chez vous, regardez Netflix, fermez la porte, et surtout n’espérez rien. Dehors, la lumière n’est plus.

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