Réduction Fillon : comment elle enferme des millions de salariés dans les bas salaires
Comment l’Etat organise la stagnation salariale à grande échelle ?
Il fut un temps où l’on croyait encore que le travail permettait de s’élever. Pas nécessairement de devenir riche, non, simplement de progresser. Un peu plus chaque année. Je n’ose même pas prononcer le mot « s’enrichir ». Aujourd’hui, cette idée paraît presque indécente. Elle heurte la rationalité économique, les tableurs ministériels, la douce logique des exonérations. Depuis le 1er janvier 2026, l’État a tranché : jusqu’à trois SMIC, les salaires peuvent rester aidés. Au-delà, circulez.
La réduction Fillon a changé de nom. Elle s’appelle désormais réduction générale dégressive unique (RGDU). Un sigle propre, net, technocratique. On pourrait croire à une amélioration. En réalité, c’est une extension. Un élargissement discret du périmètre de la résignation.
Le mécanisme est simple : plus votre salarié est payé comme un misérable, plus vous touchez une ristourne. En d’autres termes, le salaire bas devient rentable. Pas pour le salarié, évidemment mais pour l’entreprise. Une augmentation de salaire ? Mauvaise idée : elle fait fondre l’allègement. Elle coûte cher. Elle casse le modèle.
Autrefois, la trappe concernait les bas salaires. On parlait de SMIC, de précarité, de travailleurs pauvres. Désormais, la trappe s’est élargie. Elle englobe une large part des classes moyennes. Jusqu’à trois SMIC, on est encore dans la zone aidée. Encore sous perfusion. Encore sous surveillance.

Alors on s’adapte. On fige les carrières, la grille de progression salariale est un mythe. On garde des gens à 1,1 SMIC pendant dix, quinze, vingt ans. Et on s’en félicite dans les colloques. Grâce à cela, disent-ils, le chômage baisse. C’est vrai. Il baisse. Et les travailleurs stagnent. Tranquillement. Durable.
Il ne s’agit plus seulement de maintenir les gens au minimum. Il s’agit de stabiliser les trajectoires. De lisser les ambitions. De comprimer les grilles salariales jusqu’à ce qu’elles deviennent presque plates. Une progression trop rapide devient suspecte. Une reconnaissance salariale trop franche devient coûteuse. Le mérite, comme souvent, est prié d’attendre.
On a remplacé la négociation par le calcul, le dialogue social par l’optimisation, la carrière par la gestion des seuils. Ce n’est pas une erreur de politique publique. C’est une politique parfaitement cohérente, assumée, froide. Elle ne promet plus l’ascension. Elle promet la stabilité. Et encore, sous conditions.
Avec la RGDU à trois SMIC, l’État ne subventionne plus seulement les bas salaires. Il organise la stagnation salariale à grande échelle. Il fait du salaire non plus un moteur, mais un paramètre à contenir. Une variable d’ajustement parmi d’autres.
Ce pays, qui se targue d’avoir aboli les privilèges, a simplement changé de stratégie. Il ne produit plus de grandes inégalités visibles mais préfère une immense armée de petites misères tolérées. Un peuple qui travaille, qui survit, qui obéit.
Et dans cette logique, la réduction Fillon n’est pas une erreur. Elle est l’outil parfait d’un système sans projet, sans ambition pour l’homme. Un système qui ne promet plus rien, sauf la stabilité. Le SMIC devient une fin en soi. Un plafond de verre devenu plancher national.
Il fallait oser. Nous l’avons fait.