Il est des questions qui, à force d’être posées avec une grimace morale, finissent par perdre toute valeur de réflexion. Celle de l’immigration en fait indéniablement partie. Si vous vous toisez de vouloir la maîtriser, on vous regarde comme si vous veniez de lâcher une bombe dans un dîner chez France Culture. Et pourtant, derrière les mots, immigration, frontières, nation, se cache une vérité triviale : celle de la survie. De la continuité. De la peur aussi, oui, mais une peur qui n’est pas nécessairement honteuse.
Xénophobie : la peur de l’autre
La xénophobie, entendons-nous bien, est une peur pathologique, un rejet de l’Autre en tant qu’Autre. Une crispation nerveuse, parfois haineuse, souvent irrationnelle. Elle repose sur des fantasmes, des généralisations, des slogans beuglés à travers des gorges serrées de bière et d’angoisse.
Du grec xénos (« étranger ») et phobos (« peur »), elle désigne une hostilité ou une peur irrationnelle envers les personnes perçues comme étrangères à un groupe donné. Selon le sociologue Pierre-André Taguieff, elle se distingue du racisme en ce qu’elle vise avant tout une altérité culturelle ou nationale, et non biologique (« La Force du préjugé, 1987). Pour la politologue Catherine Wihtol de Wenden, la xénophobie est souvent le symptôme d’une insécurité identitaire, accentuée par les transformations rapides des sociétés contemporaines sous l’effet de la mondialisation (La question migratoire au XXIe siècle, 2010). Ainsi, si toute volonté de maîtrise migratoire n’est pas xénophobe, la xénophobie peut instrumentaliser ce besoin de contrôle en le chargeant de peur, de rejet et de simplifications abusives.
Mais vouloir maîtriser son immigration, est-ce haïr les étrangers ? Ne serait-ce pas reconnaître qu’une société possède une structure, une histoire ? Oserais-je même dire une identité…? même si ce mot est désormais perçu comme une éructation de facho dans le salon feutré des élites progressistes.

Vouloir maîtriser l’immigration ne signifie pas forcément un rejet de l’autre
Michel Houellebecq, s’il écrivait ce blog (mais il a mieux à faire, sans doute errer dans un Monoprix de quartier en pensant à la décadence de l’Occident), commencerait sans doute par rappeler que toutes les civilisations sont mortelles. Que l’Europe, fatiguée, sous anxiolytiques, vidée de tout désir collectif autre que celui de « ne pas faire de vagues », laisse ses frontières comme on laisse une porte entrouverte quand on a perdu toute envie de se défendre.
Maîtriser l’immigration, pour un Etat, c’est comme fermer la porte de chez soi le soir. Non pas parce qu’on hait ses voisins, mais parce qu’on tient à son intimité, à la possibilité de choisir qui entre, quand, comment. Est-ce xénophobe de fermer la porte à clé ? Non. Cela semble être du bon sens, un reste de rationalité dans un monde qui en manque cruellement.
Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que de nombreux pays, parfois admirés pour leur stabilité ou leur modèle social, gèrent leur immigration avec fermeté, sans que personne ne les traite de nazis en costard. Le Japon, par exemple, protège son homogénéité culturelle avec une rigueur presque clinique : immigration ultra-sélective, naturalisations rarissimes, zéro culpabilité. On parle ici d’un pays qui peut refuser un visa à un chercheur pourtant primé à l’international parce qu’il ne rentre pas dans les cases prévues.
L’Australie, de son côté, n’hésite pas à intercepter en mer les embarcations de migrants illégaux, tout en revendiquant une politique d’immigration choisie. Elle reste pourtant une destination « cool » dans l’imaginaire occidental.
Quant au Canada, qu’on cite souvent comme modèle d’accueil, il pratique une immigration par points qui trie les candidats selon leur utilité économique, leur niveau d’études, leur maîtrise linguistique. Personne ne crie à la xénophobie quand Trudeau fait des selfies avec des réfugiés soigneusement filtrés. Ce qui est intolérable, semble-t-il, c’est uniquement lorsqu’un pays européen, et surtout la France, ose poser la même question : « Qui, combien, pourquoi ? »
Il y a, dans ce débat, une profonde hypocrisie : celle des gens qui prônent l’ouverture totale des frontières, mais qui vivent dans des quartiers protégés, scolarisent leurs enfants dans des écoles où la « diversité » se limite à deux Brésiliens bilingues et un fils d’ambassadeur ivoirien. Ils prêchent la tolérance comme d’autres vendent des assurances : sans jamais en payer eux-mêmes le prix.
Dans la France périphérique, celle des déserts médicaux et des maisons moches construites à crédit, l’immigration n’est pas une idée abstraite. C’est un fait. Une transformation tangible, parfois violente, parfois simplement déstabilisante. Et refuser cette transformation, ou vouloir la canaliser, n’est pas forcément un cri de haine. C’est souvent une tentative maladroite de préserver un monde qui s’effondre.
Là encore, Houellebecq le dirait mieux : l’homme moderne est seul, dépressif, sexuellement frustré, et profondément désorienté. Lui demander en plus de se réjouir d’un bouleversement culturel qu’il n’a pas choisi, c’est lui faire payer une dette qu’il n’a jamais contractée.
Contrôler ses frontières : nécessité fondamentale pour un État de droit et une démocratie ?
Un État de droit repose sur l’idée que la souveraineté appartient à la loi et non à l’arbitraire. Pour que la loi s’applique, encore faut-il qu’elle ait un périmètre : un territoire, une population, une capacité d’en faire respecter les règles. Le contrôle des frontières n’est pas une option idéologique, c’est une condition matérielle de cette souveraineté juridique. Sans frontières maîtrisées, un État ne peut garantir qui entre, qui réside, qui bénéficie de ses droits et de ses protections. Il ne peut donc plus organiser légitimement ni sa solidarité, ni sa sécurité, ni sa citoyenneté.
Dans une démocratie, où le peuple est souverain, cette question est encore plus cruciale. Le « demos », le peuple politique, suppose une certaine continuité historique, culturelle et civique. Une démocratie ne peut fonctionner durablement si les règles d’entrée et d’appartenance sont floues ou incohérentes, car cela revient à diluer la légitimité du suffrage universel lui-même. Comme le résumait le philosophe Michael Walzer dans Spheres of Justice (1983), « sans fermeture, il n’y a pas de communauté politique », l’hospitalité ne peut être véritablement choisie que si l’on garde la maîtrise de la porte.
Par ailleurs, dans le cadre des conventions internationales (Convention de Genève, Pacte sur les droits civils et politiques, etc.), le contrôle des frontières est reconnu comme compatible avec les droits humains, à condition qu’il respecte le principe de non-discrimination et les obligations d’asile. C’est donc un pouvoir souverain, mais encadré par le droit.
Alors non, vouloir maîtriser son immigration n’est pas xénophobe. C’est même peut-être l’un des derniers réflexes de lucidité dont une société encore vaguement vivante est capable. Le reste n’est que pose morale, déni confortable, et pathos médiatique.
À la fin, bien sûr, tout cela n’empêchera pas le déclin. Mais il y a quelque chose d’incontestablement élégant, peut-être, à vouloir ralentir sa propre chute.
Un peu comme un homme qui remettrait sa chemise avant de sauter du pont.
Vous avez aimé cet article ? Non ? Tant mieux. L’époque mérite mieux qu’un consensus mou.