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Être soi-même™ : la stratégie marketing des existences nihilistes

Dans un monde où la différenciation est une obligation sociale, il devient urgent de disséquer le conformisme dans une société enfermée dans un mimétisme quasi obsessionnel.

Il fut un temps où l’on souhaitait simplement vivre, puis aimer, et, dans un élan de générosité stupide, on tentait parfois de comprendre. Aujourd’hui, il faut surtout se différencier. Il ne s’agit plus d’être heureux, ni même d’exister (notion trop vague, trop vaste, trop spinoziste) mais d’être unique. Un individu, un profil, un style, une voix. Cette injonction à la singularité est partout, diffuse, impérieuse, presque sacrée.

Il faut se distinguer, quoi qu’il en coûte. Par son look, son alimentation, son orientation sexuelle (si possible marginale, ou du moins revendiquée), ses lectures (en apparence subversives), son vocabulaire, ses opinions — pourvu qu’elles soient à contre-courant, c’est-à-dire en accord parfait avec les opinions à contre-courant adoptées par la majorité.

Le paradoxe est simple : jamais la société n’a autant exalté l’individu, et pourtant, jamais les individus n’ont été aussi semblables. Même posture rebelle, même ironie molle, même sens de l’autodérision calibrée pour plaire, même bio Instagram truffée d’emoji ironiques, même angoisse chronique servie comme brunch du dimanche sur la rive droite parisienne : sans gluten, sans profondeur, sans surprise.

La course à la différenciation est devenue une course de rats. On s’affiche « non binaire » comme on portait autrefois une cravate Club Med. On devient végétalien, libertaire, tatoué, woke, crypto-punk ou NFT-enthousiaste, en suivant une logique d’alignement mimétique aussi rigide qu’une parade militaire nord-coréenne. L’originalité est morte, tuée par sa propre publicité.

Moutons différenciation

Photo de Nareeta Martin sur Unsplash

Il y a vingt ans, un adolescent différent lisait Nietzsche ou Lovecraft en cachette. Il se sentait seul, incompris, et c’était vrai. Aujourd’hui, il publie des selfies avec La société du spectacle tenu à l’envers. Il se sent unique, suivi par 12 000 personnes se sentant toutes aussi uniques que lui. Ce n’est plus de la singularité, c’est de la gestion de marque personnelle.

Les entreprises ont compris. Les marques aussi. Elles vendent des produits « pour les gens qui ne sont pas comme les autres », dans des emballages strictement identiques. On clique sur « personnaliser » en ligne, et on reçoit la même chose que tout le monde. Une coque de téléphone rose pastel, un mug avec son prénom en typo cursive, un avatar qui nous ressemble, ou qui ressemble plutôt à tous les autres.

Le comble de la différenciation ? Se définir par ce que l’on refuse. On ne mange pas ceci, on ne regarde pas cela, on ne fréquente pas telle catégorie de gens, on boycotte telle marque, on déconstruit tout, surtout ce qui n’a pas été construit. Un nihilisme de confort, doux comme une couette IKEA.

En vérité, ce besoin de se différencier n’est que le symptôme d’un vide plus profond et plus tragique : l’impossibilité d’aimer ou d’être aimé pour ce qu’on est. Alors on bricole des identités comme on compose une playlist : un peu d’indé, un peu de techno berlinoise, une touche de musique ambient japonaise pour montrer qu’on a voyagé — intérieurement.

Mais il y a des jours, dans un métro silencieux ou un supermarché éclairé au néon, où tout cela se fissure. On croise des clones bariolés, tristes à pleurer, tous différents à la virgule près. Et on se dit que peut-être, la véritable subversion consisterait à ne plus chercher à se distinguer du tout.

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