The Wonderful Word

Vous ne devinerez jamais qui était l’un des premiers féministes !

« Hommes ingrats et orgueilleux, qui méconnaissez les lois du Créateur, qui regardez comme inférieur ce sexe que Dieu vous a rendu égal en tout, reconnaissez dans les femmes l’égalité que le Ciel et la nature leur ont donné. Apprenez en quoi consiste votre supériorité, quels sont vos droits. Aimez-vous assez pour regarder comme votre égal, cette partie de vous-même, qui vous doit être chère, puisqu’elle est si précieuse et nécessaire à l’humanité. »

Cet extrait est issu de l’ouvrage Le triomphe du sexe : Ouvrage dans lequel on démontre que les femmes sont en tout égales aux hommes, On y examine les avantages de leur commerce, et quel doit être l’amour réciproque des deux sexes.

Il a été rédigé en 1749 par…un religieux! Oui, vous avez bien lu, un des premiers féministes était un homme d’église.

L’abbé Joseph Antoine Toussaint Dinouart.

Né en 1716, il était prêtre du diocèse d’Amiens.

Furieusement précurseur pour l’époque de la part d’un homme d’église, même si entre 1400 et 1800, ce sont la plupart du temps des hommes qui prennent la plume pour la défense des femmes et du féminisme.

Il faut se replacer dans le contexte de l’époque, le Siècle des Lumières a vu l’avènement d’un mouvement philosophique, littéraire et culturel bourgeois contre l’obscurantisme, l’arbitraire et surtout la superstition de l’église catholique.

Il dédit cet ouvrage à Madame la Marquise du Châtelet, Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil.

Cette femme de lettres, mathématicienne et physicienne, est connue pour sa traduction du Principa Mathematica, l’œuvre majeure d’Isaac Newton. Elle fut également la compagne de Voltaire.

La femme égale de l’homme

Je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous quelques extraits du très bel hommage que l’abbé Dinouart lui adresse dès les premières pages du livre :

Tout ce qui paraît à la gloire du sexe vous est dû. Vous en faites, Madame, l’ornement, et vous êtes la preuve la plus convaincante de la bonté de ce petit écrit, dont je viens vous faire hommage.[…]

La Providence, en vous accordant cette variété de talents que nous admirons en vous, a voulu faire voir qu’elle choisit quelque fois dans le sexe qui paraît le plus faible aux yeux des hommes, des sujets capables de confondre leur orgueil et de les instruire. Philosophie, Belles-Lettres, géométrie, votre génie comprend tout. […]

Puisse votre exemple, Madame, animer les personnes de votre sexe, leur apprendre à s’élever au-dessus de cette timide indolence dans laquelle la malignité des hommes les entretient et leur faire comprendre qu’elles sont aussi capables qu’eux d’entrer dans le sanctuaire des sciences et d’en pénétrer les mystères. Heureux le mortel à qui il est donné de s’en instruire auprès de vous, de profiter de vos lumières et d’y vivre dans le sein de la paix et de la vérité si peu connues des humains. Je suis, avec un profond respect, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Dans sa préface, l’homme d’église fait preuve d’un étonnant discernement :

Parler en faveur des femmes, c’est traiter une matière délicate. L’apologiste du sexe passera toujours pour amoureux ou galant. […]

Qu’on en pense ce qu’on voudra, je suis libre, je réfléchis, je produis mes idées. Si la raison est de mon coté, la Religion ne me désavouera pas. […]

En dénonçant l’injustice des lois humaines, qui donnent à l’homme une supériorité plus grande que celle que Dieu lui a accordé, il nuance les écrits saints et théologiques et montre que ceux-ci sont largement interprétables et discutables. Il met en cause à plusieurs reprise les casuistes, ces théologiens chargés de décider si telle action est bonne ou mauvaise.

Il admet que la femme a été faite comme l’homme, à l’image de Dieu. “Elle a reçu comme lui la faculté de penser et de raisonner et qu’elle lui peut être par conséquent égale du côté de l’esprit et du cœur.”

Louange des femmes qui ont marqué leur époque

Il poursuit sa démonstration avec l’éloge d’autres femmes à travers les siècles faisant de cet ouvrage une véritable déclaration d’amour aux femmes de la part d’un homme d’église rationnel et éclairé.

  • La Pucelle d’Orléans, Jeanne d’Arc, “cette généreuse fille qui sauve la France, qui combat à la tête des français”.
  • La Reine Christine de Suède, qui gouverna avec sagesse.
  • La Marquise du Châtelet bien évidemment.
  • Louise Dupin, femme d’esprit qui tient un brillant salon littéraire. Elle est l’une des pionnières du féminisme. Elle poursuit avec ténacité pendant dix ans une étude pour la défense des femmes avec pour secrétaire Jean-Jacques Rousseau. Elle revendique l’égalité, l’accès au savoir et à la liberté conjugale. Elle propose un contrat de mariage temporaire ou renouvelable. Elle s’en prend au mariage civil qu’elle juge injuste et elle est favorable à celui des prêtres.
  • Anne-Marie du Boccage, dont la carrière littéraire hors norme pour son époque, car elle s’illustre dans de grands genres littéraires alors réservés aux hommes et rencontre un grand succès. Lettres, poèmes, pièces de théâtre…
  • Jeanne de Montégut-Ségla, poète et traductrice.

L’amour est la voix du cœur, l’expression, le cri de la nature pour son semblable, c’est un sentiment de l’âme, que la grâce règle en nous.” résume-t-il joliment.

D’autres femmes féministes avant l’heure

Dinouart aurait tout aussi bien pu flatter Christine de Pizan, philosophe moraliste et poétesse française du 15è siècle.

Elle est une des premières femmes de lettres à vivre de sa plume. Elle participe aux débats intellectuels de son époque et rédige des traités politiques où elle se révèle conseillère de princes et ardente avocate de la paix.

Elle plaide la cause des femmes dans ses recueils poétiques et s’en prend aussi aux allusions érotiques, sexuelles ou franchement misogynes du Roman de la Rose, un recueil poétique écrit par Guillaume de Lorris et Jean de Meung entre 1230 et 1280 et très apprécié par les lettrés de son temps.

L’abbé aurait pu aussi parler de la précieuse et auteure du 17è siècle, Suzanne de Nervèze connue pour son « Apologie en faveur des femmes » que la postérité a retenue. Cette protégée du Cardinal Mazarin est aussi l’auteure d’une trentaine de pièces de circonstance.

« Les femmes sont capables de tout ce que nous faisons et la seule différence qu’il y ait entre elles et nous, c’est qu’elles sont plus aimables. » Signé : Voltaire.

L’ouvrage de l’abbé Dinouart est en accès libre sur le site Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71935s/f112.item

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