The Wonderful Word

Faut-il vraiment prendre Pascal Praud au sérieux ?

On pourrait se demander, par réflexe civique ou simple lassitude, s’il est encore raisonnable de prendre Pascal Praud au sérieux. L’ancien journaliste sportif officie sur CNews (ex i-télé) depuis 2016 en qualité de journaliste politique. Je ne sais pourquoi au moment où j’écris ces lignes, me revient la phrase de Chateaubriand : L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime. Pascal Praud occupe l’espace médiatique avec la régularité mécanique d’une horloge mal réglée : parfois brillant, souvent approximatif, mais toujours sûr de lui. Il y a chez lui quelque chose d’un chroniqueur qui s’est trop longtemps pris pour un tribun, au point de ne plus distinguer la nuance de l’opinion, l’information du geste théâtral. Pour autant, il lui arrivait autrefois de viser juste et c’est peut-être cela qui rend la question encore plus troublante.

Un homme qui croit encore que dire suffit

Praud occupe aujourd’hui une place étrange dans le paysage médiatique : à la fois familier et étranger, omniprésent et pourtant difficile à saisir. Il ressemble un peu aux silhouettes que l’on aperçoit à travers la vitre d’un café un matin de pluie, que l’on reconnaît sans jamais vraiment savoir ce qu’elles pensent. Sur CNEWS et EUROPE 1, le « Michel Drucker des réactionnaires«  parle fort, rit souvent et s’indigne encore plus.

On sent chez lui une croyance obstinée dans la parole comme si tout pouvait se régler par le verbe. Comme si l’époque, saturée de chiffres, de rapports, de communications officielles, avait malgré tout besoin d’un homme qui s’énerve en direct, qui hausse le ton, qui caricature à qui mieux mieux.

Il faut lui reconnaître cette cohérence : il est resté là où il était, refusant des contrats mirobolants, préférant la stabilité d’un plateau où il connaît chaque lumière, chaque caméra, chaque souffle du dispositif. Il n’a pas la souplesse des présentateurs modernes, mais il possède une forme de constance presque vieille école, à la fois rassurante et un peu usée.

Les critiques d’un paysage saturé

Ces dernières semaines, la critique s’est faite plus lourde. On lui reproche ses généralisations, ses emballements, ses formules définitives (“ensauvagement”, “faillite morale”, “France au bord du gouffre”). L’ARCOM le rappelle à l’ordre, les journalistes commentent ses apartés, les réseaux se déchaînent. Rien de nouveau, une simple accélération du cycle, comme si l’écosystème médiatique s’était habitué à tourner autour de lui de la même façon que certaines planètes restent captives de leur étoile, même lorsque celle-ci vacille.

La rigueur : une vertu austère dans un métier devenu fébrile

Mais la télévision n’est pas la presse écrite, elle ne laisse pas le temps de reprendre son souffle. Elle pousse à trancher, à accélérer, à privilégier l’effet à la précision. Et Monsieur Praud, malheureusement, comme beaucoup d’autres, finit par glisser sur cette pente. La rigueur n’est pourtant pas un luxe car c’est la seule barrière contre le chaos bavard. Sans elle, toute parole devient suspecte, le débat se transforme en bruit continu et déroule tapis rouge aux thèses complotistes.

Il faut dire que le métier de journaliste, jadis presque noble, exige encore une rigueur que l’époque supporte de moins en moins. Vérifier, contextualiser, nuancer. Dans ses bonnes journées, Praud sait faire tout cela. Mais les mauvaises, et force est de constater qu’elles sont de plus en plus nombreuses, il se laisse happer par le rythme, par le plaisir du direct et par l’électricité du plateau. Et, il faut aussi bien le dire, par un succès croissant.

Le succès, cette lente corrosion

Il existe chez l’homme un rapport trouble au succès, presque pathologique. Au début, il le vit comme une réparation, une reconnaissance, la preuve qu’il n’a pas complètement échoué sa vie. Et insensiblement, le succès se transforme en atmosphère. On le respire. On s’y habitue. On y développe des réflexes, des certitudes minuscules, qui à force de sédimentation, deviennent des lois privées.

Les Grecs avaient un mot pour désigner cette dérive intérieure : l’hubris, cette démesure qui naît de l’orgueil, de l’arrogance, et de ce vertige particulier que provoque un pouvoir trop continu. L’hubris se glisse dans les gestes quotidiens, elle installe l’idée que tout est permis, que l’on comprend mieux que les autres, que l’on est devenu, d’une certaine manière, indiscutable. Les Anciens lui opposaient une valeur devenue rarissime : la tempérance qui représente la connaissance de soi, la conscience des limites et une modestie presque ascétique.

Chez Pascal Praud, la mécanique apparaît avec une netteté clinique et on observe que plus son audience grandit, plus il semble perdre la maîtrise de son propre dispositif en coupant la parole, refusant la nuance, distribuant des leçons qu’il ne s’applique pas. On y lit moins de la malveillance que la manifestation ordinaire d’un succès devenu trop lourd, trop constant, trop flatteur pour ne pas obscurcir un peu la lucidité.

Un animateur talentueux, un polémiste trop conscient de lui-même

Son talent n’est pas discutable. Il sait écouter, relancer, provoquer et jouer le jeu du petit théâtre médiatique. Il connaît la mécanique du débat, ses inflexions, ses points de rupture mais il semble parfois victime de sa propre caricature, prisonnier de ce personnage qu’il a pourtant modelé avec soin. Derrière la fermeté, on devine parfois une forme de fatigue, comme s’il n’était plus tellement sûr de la frontière entre le rôle qu’il joue et la fonction qu’il occupe réellement.

Symptôme d’un pays en tension ?

Au fond, Pascal Praud n’est ni un héros ni un coupable car il n’est que le symptôme d’un pays où la parole publique est devenue champ de bataille, où chacun s’accroche à la voix qui confirme ses angoisses. Il ne fait qu’épouser ce mouvement, parfois avec talent, parfois avec maladresse. La France lui ressemble : nerveuse, inquiète, persuadée que tout se dérègle mais incapable de se remettre en question.

C’est dommage car il y avait chez lui de quoi tenir une place juste et utile dans le paysage médiatique mais l’Homme a cette étrange faculté de gâcher ce qu’il a de bien entre les mains. À force de confondre la lumière avec l’éblouissement, il finit par ne plus rien voir, pas même ses propres excès. Praud n’échappe pas à cette loi tacite. Il lui reste encore le choix de revenir à la mesure ou de poursuivre sa chute tranquille dans le vacarme car la vérité, en fin de compte, ne s’est jamais imposée par le volume sonore mais par la précision. Et cette précision, Praud l’a connu jadis. Il n’est pas impossible qu’elle sommeille encore quelque part en lui.

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