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Impartialité des juges : Mythe ou comédie postmoderne ?

Depuis que la modernité a enfanté cette étrange créature qu’est la Justice éclairée, nous nous berçons de l’illusion qu’un juge est une entité éthérée, flottant au-dessus des passions humaines, inaltérable et froidement rationnelle, tel un automate judiciaire programmé pour extraire l’objectivité pure du chaos des affaires humaines. Une chimère digne des grandes inventions de notre temps, aux côtés du progrès indéfiniment auto-satisfait et de la bonté obligatoire.

impartialité juges

L’idée d’un juge parfaitement impartial repose sur un dogme bien commode : celui selon lequel les individus qui composent l’appareil judiciaire pourraient, par une mystérieuse alchimie, s’extraire de leur époque, de leur culture, de leurs opinions, de leurs désirs et de leurs intérêts. Comme si, une fois assis sur leur trône de bois, ceux-ci devenaient miraculeusement vierges de toute subjectivité, purifiés par le simple port d’une robe noire.

Nous voici donc conviés à un spectacle fascinant où l’impartialité des juges est clamée avec l’assurance de ceux qui ne doutent jamais, tandis que, dans le même temps, le juge lui-même n’échappe pas à l’idéologie ambiante, aux mœurs de son siècle et aux tumultes du monde qui le façonne. Car enfin, comment pourrait-il en être autrement ? Un juge est un homme, et un homme est un tissu de croyances, de préjugés, d’idées reçues et d’engagements implicites. Rien ne saurait le sauver de sa condition d’être pensant, c’est-à-dire partial.

Mais la grande comédie moderne repose sur un principe absolu : nier l’évidence avec une constance admirable. Ainsi, on nous répète que le juge n’est ni de droite ni de gauche, qu’il ne sert ni une idéologie ni une autre, qu’il n’est pas influencé par l’air du temps, pas plus que par l’opinion publique qui, pourtant, hurle quotidiennement son verdict sur les réseaux sociaux. Ce serait une offense suprême que d’insinuer que la justice pourrait être autre chose qu’un temple de neutralité absolue, où seuls la loi et le bon sens président aux décisions.

Or, il n’est de bon sens que celui du moment, et la loi n’est jamais qu’un reflet des tensions et des contradictions d’une société. Le juge, malgré lui, n’est qu’un acteur parmi d’autres de cette immense mise en scène où l’on joue à faire semblant d’être neutre, tandis que la sentence est toujours prononcée dans le théâtre des opinions dominantes.

L’impartialité des juges n’est donc pas une réalité, mais un récit, une fable rassurante, un mythe utile à la perpétuation d’un ordre social qui a besoin de croire en sa propre objectivité. Et nous autres, spectateurs béats, nous applaudissons cette pièce avec la ferveur de ceux qui ne veulent surtout pas en connaître les coulisses. Car s’il fallait admettre que la justice est aussi une affaire de subjectivité, nous serions bien obligés de revoir nos catégories, nos certitudes, et peut-être même de reconnaître que, dans cette grande mascarade contemporaine, le juge n’est qu’un funambule de plus, oscillant entre la loi et l’air du temps, en équilibre précaire sur le fil de l’histoire.

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